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7. Suicides en grappes
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Implication et défis

» » 4.4- Comment explique-t-on le phénomène des suicides en grappes localisées?

Dans la littérature scientifique on fait appel à deux hypothèses pour expliquer les grappes de suicides localisées.

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» 4.4.1- Hypothèse de l'imitation

Au 19ième siècle, le philosophe Gabriel de Tarde expliquait la convergence et la répétition observée dans les comportements entre les individus d’une même société par le phénomène psychologique de l’imitation, thèse à laquelle Tarde consacrera un ouvrage entier sous le titre « Les lois de l’imitation » (1890). Cette thèse a été reprise avec quelques variantes, trois quart de siècle plus tard, par Albert Bandura, dans sa théorie de l’apprentissage social (Bandura, 1977).En substance, Bandura postule que les personnes apprennent ou font l’acquisition, sous certaines conditions, de leurs comportements par l’observation des comportements des autres (ou de modèles), puis par l'imitation de ces comportements.

Donc selon cette hypothèse, une personne peut apprendre comment se suicider par l’observation du comportement suicidaire d’une autre, et peut par la suite copier le geste suicidaire. Cette imitation est celle de poser un geste de même nature que le modèle (i.e. le geste suicidaire et utilisation de la même méthode que le modèle).

Données empiriques appuyant l'hypothèse de l'imitation :

Les études de cas, de Ward & Joseph (1977), de Wilkes et al. (1998), de Wissow et al. (2001), du MMWR (1988), de Davies et Wilkes (1993), de Poijula et al. (2001), de Taiminen et al. (1992), de Haw (1994), et de Lemoyne et al. (inédit), indiquent que la majorité, et dans certaines études, la totalité des membres des grappes étudiées ont employé exactement la même méthode pour se suicider offrant ainsi un appui, bien qu’indirect, à l’hypothèse de l’imitation. Les détails des neuf études citées sont décrits dans le tableau C.

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» 4.4.2- Hypothèse des relations assorties

L’explication des relations assorties entre les individus est une explication alternative, et sans doute complémentaire, à l’hypothèse de l'imitation dans les suicides en grappes localisées. Cette hypothèse revient à Joiner (1999). Dans son explication, Joiner postule tout d’abord que les individus qui font partie d’un même groupe d’amis ou de connaissance tendent à partager des qualités, des intérêts, des vulnérabilités et/ou des problèmes similaires. En second lieu, il propose que, puisque les individus au sein d’un même groupe tendent à présenter un profil de vulnérabilité similaire, ils deviennent ainsi à risque de poser un geste suicidaire suite au suicide de l’un de leurs pairs. La vulnérabilité pré existante chez les membres d’un groupe les mettrait déjà en position d’être à risque de poser un geste suicidaire, et l’avènement au sein du groupe d’un suicide aurait pour effet d’accroître ce risque. Ce qui expliquerait, selon Joiner (1999) la manifestation de suicides en grappe localisée.

Donc, selon cette hypothèse les cas de suicides qui composent une grappe localisée de suicides tendent à présenter les mêmes vulnérabilités au suicide, et à faire partie du même réseau social. L’avènement d’un événement négatif au sein du réseau, comme un suicide, peut déclancher un épisode suicidaire chez un autre membre du groupe déjà vulnérable.

Données empiriques appuyant cette hypothèse des relations assorties

Aucune étude actuellement ne prouve la validité de l’hypothèse des relations assorties. Pour arriver à en faire la preuve, il faudrait démontrer que si le suicide original n’avait pas eu lieu, les autres suicides auraient eu lieu de toute façon, et sur ce point, aucune étude n’a fait une telle démonstration. Néanmoins, les observations tirées des études de Davidson et al. (1989), du MMWR (1988), de Brent et al. (1989), de Robbins et Conroy (1983), et de Haw (1994) indiquent que les membres des grappes étudiées se connaissaient bien et/ou étaient des amis proches, et présentaient des vulnérabilités au suicide (i.e. problèmes de santé mentale) et /ou des problèmes personnels similaires. Un traitement plus exhaustif des études citées est offert dans le tableau C.

On sait que le fait de compter parmi ses proches quelqu’un qui a commis un suicide est un facteur de risque important (par exemple, une étude a noté que 36% des hommes et 29% des femmes s'étant suicidés comptaient dans leur réseau social un ami ayant posé un geste suicidaire dans la dernière année, Schmidtke et al., 2004). Il faut donc pouvoir distinguer cette association du phénomène de grappes localisées.  L'illustration suivante peut aider à faire cette distinction (tableau D).

Tableau D
Suicide d'un proche comme facteur de risque Grappe de suicides localisée
Une famille dans laquelle 2 jeunes frères adultes atteints de schizophrénie se sont suicidés en l'espace de 10 ans, et dont 2 oncles s’étaient suicidés dans le passé, l’un avant la naissance des deux jeunes adultes, et l’autre 5 ans avant le suicide du premier des deux frères atteints de schizophrénie.. Les membres de cette famille n’entretenaient pas de liens interpersonnels étroits entre eux. Ils ont employé des méthodes très différentes pour s’enlever la vie (saut d’un pont, par arme à feu, pendaison, asphyxie). Une famille où 2 sœurs et le conjoint de l'une d'elle, soufrant de dépression sévère se sont suicidés en l'espace de 3 mois. Les trois membres de cette famille se fréquentaient régulièrement. Ils ont employé la même méthode pour s’enlever la vie (suicide par arme à feu). Ils vivaient également dans le même quartier. Dans l’arrondissement où vivaient les victimes, le taux de suicide a toujours été très bas.
  • Les 4 suicides s'étalent sur une période de 25 ans.

  • Forte probabilité que les  membres de la famille n’étaient pas au courant du suicide des autres, et en raison de l’espace temporelle important entre les 4 suicides, on ne peut évoquer que chacun des suicides à joué un rôle précipitant dans le suicide des autres.

  • Pas de lien interpersonnel entre les 4 suicides.

  • L’histoire familiale tend à suggérer la préséance de facteurs génétiques pour expliquer le suicide, plus que des facteurs environnementaux pour expliquer les 4 suicides.

  • Une méthode différente est  employée dans les 4 suicides.
  • Les 3 suicides sont très rapprochés dans le temps.

  • Chacun des membres est au fait du suicide de l’autre, et donc possibilité  que chacun des suicides a joué un rôle déstabilisant, précipitant.

  • Présence d’un lien interpersonnel étroit entre les 3 suicides.

  • La même méthode a été employée dans les 3 suicides.

  • Les 3 suicides se sont produits dans le même arrondissement.

  • Ces 3 suicides en l’espace de trois mois excèdent les probabilités.

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Copyright CRISE 2008, dernière mise à jour: 2 mai 2008